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ReportagePesticides

Pesticides : en Bretagne, la FNSEA fait annuler une réunion sur le nouveau plan de gestion de l’eau

À Châteaubourg, le 11 décembre 2025.

En Bretagne, les syndicats agricoles productivistes ont empêché la dernière réunion de la Commission locale de l’eau. Face à eux, écologistes et Confédération paysanne ont défendu un nouveau plan de gestion limité mais « mieux que rien ».

Châteaubourg (Ille-et-Vilaine), reportage

Des centaines de tracteurs défilent à la queue leu-leu, en direction de la salle des fêtes de la Clé des Champs, à Châteaubourg, près de Rennes. « SAGE = 0 Courage » et « Toujours plus de contraintes », peut-on lire, tagué à la bombe dans les godets des engins agricoles. L’entrée de la salle est bloquée par une botte de paille et un petit tracteur. Le périmètre est bouclé par de nombreux gendarmes et des drones survolent le site.

C’est ici que devait se tenir la dernière réunion de la Commission locale de l’eau (CLE) visant à entériner le nouveau Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) du bassin versant de la Vilaine.

Ce document, en cours de révision depuis trois ans, vise à fixer les grandes orientations concernant la préservation de la qualité de l’eau, la lutte contre les pollutions, la protection des milieux aquatiques et la gestion de la ressource en eau… Le tout sur l’intégralité du bassin de la Vilaine, soit 11 000 km² traversant la Bretagne et la Loire-Atlantique, ce qui en fait le Sage le plus étendu de France.

Las, cette ultime réunion a été annulée, et pour cause : plus de 300 agriculteurs affilés à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), à la Coordination rurale (CR) et aux Jeunes agriculteurs sont venus empêcher sa tenue.

Malgré la forte présence policière, la réunion a été annulée à cause de la mobilisation de 300 agriculteurs. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

« On a gagné cette bataille, et c’est tout ce qu’on voulait : que cette réunion ne puisse pas se tenir », se réjouit Christian Mochet, agriculteur chargé des sujets environnementaux à la FDSEA 35. Galvanisé par cette « victoire », il annonce que les tracteurs prendront la direction de la préfecture, à Rennes, pour faire pression sur le préfet et lui demander de ne pas ratifier le Sage.

1,4 % des surfaces agricoles concernées

C’est que le nouveau Sage comporte une mesure qui cristallise les tensions : l’interdiction d’ici 2029 des herbicides de maïs sur les parcelles à forte pente, et près des zones de captage d’eau potable prioritaires. Adoptée il y a moins d’un an, cette décision vise à améliorer la qualité de l’eau, dans un bassin versant où, à cause de l’agriculture intensive, seules 8 % des masses d’eau de surface sont en bon état.

Âprement négociée avec les élus de la chambre d’agriculture d’obédience FNSEA siégeant à la CLE, l’interdiction ne concernerait toutefois que 1,4 % des surfaces agricoles du bassin versant, soit une infime partie des cultures.

FNSEA et CR considèrent scandaleux que soit envisagée l’interdiction d’herbicides de maïs près des zones de captage d’eau potable prioritaires. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Malgré cela, certains jugent cette décision encore trop radicale : « C’est comme si, pour réviser le code de la route, on interdisait toutes les voitures en ville ! Ça n’a pas de sens », croit ainsi Yannick Gobin, un agriculteur membre de la Coordination rurale.

D’autres craignent une perte de rendement qui les désavantagerait sur le marché international : « On se plaint qu’on donne du bœuf argentin à manger à nos enfants, mais comment peut-on faire autrement, si on doit appliquer une réglementation locale en plus d’une réglementation bretonne, française, et européenne ? On ne s’en sort plus. Pas étonnant qu’on ne soit pas compétitifs », bougonne un autre agriculteur, coiffé du bonnet jaune de la CR.

Les militants de la Coordination rurale ont été nombreux à se mobiliser. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

En face, d’autres drapeaux jaunes, ceux de la Confédération paysanne cette fois-ci, flottent dans l’air humide et frais. Le syndicat minoritaire est venu défendre ce Sage qu’ils étaient les premiers à trouver insuffisant, mais qui, dans la situation actuelle, leur semble « mieux que rien ».

« C’est un premier pas vers l’interdiction des pesticides de synthèse »

« C’est un premier pas vers l’interdiction des pesticides de synthèse, même si ce n’est que symbolique. Comme c’est le plus grand Sage de France, ça pourrait créer un précédent. C’est ce que craint la FNSEA », commente Samuel Dugas, agriculteur et co-porte-parole de la Confédération paysanne d’Ille-et-Vilaine.

Associations écologistes et agriculteurs de la Conf’ espère que ce nouveau Sage sera le point de départ d’une politique bien plus ambitieuse contre les pesticides. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Ils sont bientôt rejoints par de nombreuses associations et collectifs environnementaux, dont Eau et rivières de Bretagne, France Nature Environnement, le Collectif de soutien aux victimes de pesticides de l’Ouest (CSVPO) et Bretagne vivante. Tous sont choqués de l’annulation de la réunion.

« D’un côté, on trouve que ce Sage manque d’ambition sur l’interdiction des pesticides, mais de l’autre, on en est rendu à défendre les propositions faites par la CLE, car quand on voit les réactions que ça suscite en face, on se dit que c’est déjà ça », soupire Patrick Savary, du CSVPO.

« Le pire, c’est que c’est leur propre règle. Ce sont les élus de la chambre d’agriculture qui ont négocié cette décision sur les herbicides de maïs », soulève Pauline Pennober, de Eau et rivières de Bretagne.

«  Pour [ces agriculteurs], les questions agricoles doivent être gérées seulement par des agriculteurs, sauf que l’eau, ça concerne tout le monde  », rappelle Ludovic Brossard, élu à l’alimentation durable de la ville de Rennes et membre de la CLE. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Certains ont fait plus d’une heure et demie de route pour venir ici, comme Colette, Philippe et Jean-Marc, membres de l’association environnementale la Bise 44. Ils ont fait le déplacement depuis Pontchâteau, près de l’estuaire de la Vilaine, pour venir défendre le Sage : « Moi, je me sens directement concernée : j’habite dans le sud de Pontchâteau, je bois directement l’eau de la Vilaine. Près de chez nous, à Missillac, un captage a été fermé parce qu’il était pollué par un métabolite de fongicide », rapporte Colette, 75 ans.

« C’est la double peine : on est pollué, et on doit payer ! »

« En plus, on dépense des fortunes pour dépolluer l’eau, c’est la double peine : on est pollué, et on doit payer ! » ajoute Philippe, son collègue. « Ça me révolte ! » s’exclame Colette en s’agrippant à sa pancarte, sur laquelle on peut lire : « Les pesticides empoisonnent tout, et nous aussi. Nos cancers vos profits ! »

«  Près de chez nous, à Missillac, un captage a été fermé parce qu’il était pollué par un métabolite de fongicide  », rapporte Colette, 75 ans. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Avisant la pancarte, un membre de la CR s’approche de la petite dame aux cheveux blancs : « On sait bien qu’on a des progrès à faire, reconnaît-il en pointant l’écriteau, mais est-ce que vous prenez le temps de venir nous voir, nous les agriculteurs ? »

Justement, dans le petit groupe, il y a Jean-Marc, un ancien agriculteur à la retraite qui s’est converti au bio en fin de carrière. « Les gars, ces produits que vous utilisez, je les connais bien, j’en ai mis moi aussi, et je vous assure qu’on peut faire sans. Pendant 20 ans, je les ai remplacés par le désherbage mécanique. Alors oui, on a moins de rendement, on produit moins… Mais on vit mieux, parce que ça nous coûte moins cher. Et je peux vous assurer que je gagnais 2 000 euros par mois avec quatre semaines de vacances. »

«  Les gars, ces produits que vous utilisez, je les connais bien, j’en ai mis moi aussi, et je vous assure qu’on peut faire sans  », dit Jean-Marc (au fond, coiffé d’une casquette rouge), agriculteur à la retraite, aux militants de la CR. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Autour de lui, les gaillards de la CR sont sceptiques. Le ton de l’échange, très cordial jusqu’alors, monte soudain : « Vous allez tous crever de faim, voilà comment ça va finir, si on interdit ces produits ! » lance un éleveur d’une voix forte, pour couvrir le son des effaroucheurs, qui ponctuent la mobilisation.

« Nos ennemis, c’est BASF, Monsanto, Dupont… »

« Ce n’est pas vous qu’on cible, tente Philippe pour calmer le jeu. Nos ennemis, c’est BASF, Monsanto, Dupont… Tous ces géants de l’agrochimie qui empoisonnent nos sols et notre eau, et vous aussi d’ailleurs ! C’est pour ça qu’il ne faut pas opposer agriculteurs et militants écolos. »

En fin de journée, les agriculteurs emmenés par la FNSEA ont déversé du fumier devant la préfecture pour faire pression contre la ratification du Sage. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Mais qui peut l’entendre ? Au milieu des banderoles dénonçant « une écologie punitive », la FDSEA capte l’attention médiatique, en se plaignant de ne pas avoir été assez concertée lors de l’élaboration du Sage : « On n’est jamais entendus. On n’a que 5 élus du monde agricole sur les 72 qui siègent à la CLE, alors que ce sont des décisions qui nous concernent ! » déplore Christian Mochet, de la FDSEA 35.

« Ça fait trois ans que les négociations ont commencé, trois ans que le débat existe, et on a l’impression qu’ils découvrent tout maintenant ! » rétorque Patrick Savary, du CSVPO.

« Ils jouent la montre. Ils n’ont pas l’habitude de ne pas être majoritaires, analyse Ludovic Brossard, élu à l’alimentation durable de la ville de Rennes et membre de la CLE. Pour eux, les questions agricoles doivent être gérées seulement par des agriculteurs, sauf que l’eau, ça concerne tout le monde. Les citoyens ont le droit de donner leur avis et de peser dans les décisions. Empêcher la tenue d’une réunion comme celle-ci, c’est de l’obscurantisme. C’est un déni de démocratie. »

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